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La question de la prostitution : pourquoi c’est compliqué ?

La France a fait le choix de l’abolitionnisme et de la pénalisation des clients. Un choix moral fort qui fragilise pourtant les personnes prostituées.

Revenons 3 ans en arrière. Portée par le gouvernement Hollande, la loi du 13 avril 2016 sur la prostitution a agité les médias durant de longues semaines : sa mesure phare, la pénalisation des clients, a alimenté de violents débats publics. Jugée anticonstitutionelle par neuf associations (dont Médecin du monde et le syndicat du travail sexuel – STRASS), elle a été portée devant le Conseil constitutionnel, qui vient tout juste de trancher : la mesure est bel et bien conforme à la constitution française. L’achat d’un acte sexuel demeure donc illégal. Victoire pour les abolitionnistes, catastrophe pour les travailleuses et travailleurs du sexe indépendants, on vous explique pourquoi la question de la prostitution est si compliquée.

Le courant abolitionniste

La position abolitionniste considère que la prostitution est une violence en soi. Elle corrobore la définition de l’ONU qui la considère comme « incompatible avec la dignité de la valeur humaine ». La prostitution doit être abolie car elle fait du corps une marchandise, et qu’elle est permise par une société inégalitaire, gangrénée par le sexisme, dans laquelle le corps de femmes est toujours à disposition des hommes. Les prostituées en France sont en effet majoritairement des femmes, et les prostitueurs (= leurs clients) sont en écrasante majorité des hommes. Le courant de pensée abolitionniste refuse toute forme de pénalisation des prostituées, considérées comme les victimes d’un système qui les exploite. A la différence des prohibitionnistes qui souhaitent interdire la prostitution en pénalisant les travailleuses et travailleurs du sexe, les abolitionnistes ont dans le viseur les clients : ce sont eux qui doivent être inquiétés et responsabilisés, empêchés d’avoir recours à la prostitution. Voilà pourquoi l’achat de prestations sexuelles doit leur être interdit. C’est en effet parce que les clients existent que la prostitution perdure, et qu’elle est une manne financière pour les réseaux criminels et les proxénètes. 

A noter que la position abolitionniste n’est pas un courant de pensée puritain, dans le sens où il condamnerait le sexe. Cet argument est souvent utilisé mais il est faux. Pour les abolitionnistes, le sexe doit être gratuit, effectué entre personnes consentantes qui se désirent mutuellement. 

Des prostitué.e.s précarisé.e.s

En 2015 il y avait en France 37 000 prostitué.e.s dont 80% à 90% de femmes. 80% de ces femmes sont d’origine étrangère, et la majorité sont victimes de proxénétisme et de réseaux de prostitution. Les personne se prostituant librement sont donc comparativement très peu nombreuses. Cependant, elles existent et la prostitution est leur gagne-pain. Il n’y a donc pas une mais des prostitutions, et il existe bien une prostitution « choisie », avec toutes les nuances qu’on peut y apporter. On peut souligner qu’il s’agit d’un choix « par défaut », où l’on opte pour la prostitution plutôt que pour un autre boulot (souvent minable et mal payé) sous la coupe d’un employeur. On peut arguer aussi que ce choix s’opère dans un contexte social inégalitaire où, dans une écrasante majorité, les hommes hétérosexuels n’envisagent pas la prostitution, tandis que les femmes, les hommes homosexuels ou transsexuels sont construits dans un rapport à leur corps leur permettant de se prostituer. Ce n’est pas anodin, se pose alors la question de nos biais sociaux et individuels : infériorisation, conditionnement sexuel, vision objectifiée de soi et de son propre corps, confiance en soi altérée, auto destruction, violences sexuelles subies plus tôt dans l’existence, etc. Il n’est pas question d’affirmer qu’aucun.e prostitué.e ne fait de choix éclairé ou que tous ont vécu des violences, mais, comme pour tout autre choix, on peut raisonnement s’interroger sur le contexte social et individuel qui le permet.

Si faire tomber les réseaux de prostitution parait indispensable, pour celles et ceux qui choisissent de se prostituer pour vivre, la pénalisation des clients est une catastrophe : quand le nombre de clients baisse, c’est leur revenu, et parfois leur survie qui est menacée, ainsi que celle de leur famille quand famille il y a. Reléguées à la plus grande discrétion pour continuer à exercer, les prostitué.e.s se mettent en danger. Le meurtre en août 2018 de Vanessa Campos, une prostituée transsexuelle, par une bande sévissant dans le bois de Boulogne est éloquent : comment être en sécurité quand on doit se prostituer loin des regards, en périphérie des villes, dans la clandestinité ? L’abolitionnisme génère ainsi des dommages chez celles et ceux qu’il vise à protéger – un comble : leur précarisation et leur mise en danger. Ainsi, nombre d’entre elles réclament le droit (légitime) de pouvoir exercer leur métier dans de bonnes conditions, de cotiser pour la retraite, bénéficier d’une protection sociale et médicale, être reconnue en tant que travailleuses. Cependant leur accorder ce droit reviendrait à légaliser la prostitution. Pour une société, ce choix soulève des questions très lourdes : doit-on considérer la prostitution comme une activité lambda ? Imagine-t-on nos filles ou nos fils l’envisager comme carrière ? Etant donné le nombre écrasant de clients masculins, a-t-on envie de continuer à vivre dans une société ou le droit au sexe des hommes est inaliénable, où l’on cautionne que des femmes (et d’autres hommes) soient à leur service ? 

Quid de la légalisation ?

On entend souvent des personnes en France prêcher pour le retour des maisons closes. Or, ce que la plupart des prostitué.e.s libres souhaitent, c’est justement de le rester et de ne pas travailler pour un.e patron.ne. Certains pays ont légalisé la prostitution depuis plus d’une décennie (Pays-bas, Australie, Allemagne), nous avons donc du recul pour analyser les retombées de ces décisions. Elles sont mauvaises : les conditions de vie des femmes se sont détériorées. Ainsi, dans les bordels allemands, les prostituées effectuent en moyenne 30 passes par jour pour gagner leur vie. Les prestations sexuelles comme produits marchands mis en concurrence obligent les prostituées à travailler encore et toujours plus à des tarifs toujours plus bas. Par ailleurs, le trafic des femmes et des enfants a augmenté, la prostitution de rue a triplé. Pire, les groupes criminels se sont organisés et contrôlent les bordels légaux, quand la légalisation visait justement à éviter qu’ils tirent profit de la prostitution ! Un échec, donc.

En outre, la légalisation envoie le signal suivant aux hommes : allez-y, c’est permis et les pousse à « consommer ». Cas d’école : les hommes qui traversent la frontière espagnole le weekend pour se rendre dans les bordels juste parce qu’ils en ont à présent la possibilité, alors qu’ils n’avaient pas nécessairement recours à la prostitution auparavant. « Aller aux putes » comme rituel de passage ou pour faire la fête entre copains, voire entre collègues est entré dans les mœurs des frontaliers : quelle sexualité masculine cela donne à voir ? Quels rapports entre les sexes ? Dans une société où l’égalité n’est pas encore de mise, ou le point de vue masculin sur les femmes peine à changer, faut-il encore en rajouter en faisant de ces corps des objets de consommation aisément accessible ? Des produits comme tant d’autres ?

La prostitution doit nécessairement être appréhendée non en elle-même mais dans le contexte où elle s’exerce, à savoir une société sexiste et marchande. Ce n’est donc pas un hasard si les prostitué.e.s sont presque exclusivement au service du plaisir masculin, avec tout ce qu’il y a d’intolérable dans ce constat. De plus, les chiffres nous prouvent que majoritairement, la prostitution est gérée par des réseaux exploitant des femmes et des jeunes filles, réseaux qui ne doivent bénéficier d’aucune tolérance. La prostitution choisie, plus rare, soulève quant à elle plusieurs questions : celle de la domination masculine, de la société dont nous voulons au final, de la marchandisation des corps, mais aussi celle de la liberté individuelle (chacun peut-il faire ce qu’il veut de son corps ?) et de la survie économique. En ayant opté légalement pour le modèle dit Suédois – tolérance à l’égard de la prostitution mais pénalisation des clients, la France a fait un choix moralement très fort : l’achat de services sexuels serait contraire à la dignité et aux droits humains. Malheureusement, ce modèle, en pratique, pénalise directement les prostituées en les précarisant et les mettant en danger. En ce sens, bien que moral, il est irresponsable et abandonne les prostituées à leur sort. 

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